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Fukushima, deux ans après, quels enjeux ?

Ce n’est que le début

vendredi 15 mars 2013, par Kolin Kobayashi

Un article essentiel du journaliste Kolin Kobayashi, correspondant de « Days Japan » à Paris.

J’ai repris cet article avec l’autorisation de son auteur à partir de sa version sur le blog EchoEchanges <言霊の交換>.

Une analyse juste d’une situation terrifiante, un article édifiant qui devrait toutes et tous nous convaincre de la vitale nécessité d’un arrêt immédiat, définitif et inconditionnel de toutes les installations nucléaires.


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Manifestation japonaise contre l’AIEA

Fukushima, deux ans après, quels enjeux ?

 [1]

- Petit bilan chiffré.

- La main-mise du lobby nucléaire international.

- La politique pronucléaire du gouvernement Abé.

D’abord, je vais faire un petit bilan très rapide, avant de parler de la question de la mainmise du lobby nucléaire international sur Fukushima et de la situation politique très revancharde du gouvernement ABE, du Parti libéral-démocrate, Jimin-tô, à l’origine de la promotion nucléaire au Japon d’après-guerre, en 1954, au lendemain de l’essai américain de la bombe à hydrogène dans l’océan Pacifique.

Un petit bilan chiffré

Le premier chiffre concerne le nombre toujours très important des habitants déplacés et réfugiés. Au total, 160 000 personnes ont été déplacées, 100 000 à l’intérieur de la préfecture de Fukushima, et 60 000 à l’extérieur. Ces 160 000 personnes sont dans une situation précaire, beaucoup d’entre elles n’ont pas encore touché les indemnités accordées par TEPCO (pour une famille, environ 8100 €, et pour une personne seule, 6075 €, plus un supplément entre 810 et 2430 €). Les indemnités professionnelles n’ont pas été payées parce qu’elles sont difficiles à évaluer. Cette population se retrouve en majorité dans des maisons préfabriquées construites en urgence par les autorités, ou dans des auberges lointaines. Les familles paysannes, où traditionnellement cohabitent plusieurs générations, sont dispersées n’ayant pas les moyens économiques de retrouver un habitat suffisamment spacieux.

Sur le site Fukushima-Daiichi, la fuite radioactive continue. Avec les réacteurs n°1, 2 et 3, au total, 10 millions de Bq/h de radioactivité se répandent, sans compter celle provenant des débris et des combustibles irradiés et stockés dans les piscines, et celle des eaux contaminées. Etant donné que le niveau de radioactivité est très élevée autour des réacteurs accidentés, les travaux d construction des barrières de protection de la radioactivité ne peuvent pas se faire actuellement, comme à Tchernobyl. Quantité de combustibles sur le site : réacteurs 1, 2, 3 et 4, au total, 621,2 tonnes, soit 4641 assemblages de combustibles. Sans compter le 4e réacteur, dont les combustibles sont dans la piscine, cela représente 612 fois plus de radioactivité que la bombe de Hiroshima.

Niveau de doses des rejets radioactifs sur le site Fukushima-Daiichi d’après le journal « Asahi » du 13 février 2013 :

200 microSV/h au sommet du 4e réacteur.

1000 microSV côté nord du 3e réacteur.

20 à 100 miliSV/h (on ne peut pas travailler).

700 microSV/h au 2e réacteur.

444 microSV/h au 1er réacteur.

Dans ces conditions de radiation très forte, les travaux n’avancent pas du tout en ce qui concernent les coriums, magma fondu de ces trois réacteurs, et il est urgent d’extraire tous les combustibles de la piscine du réacteur 4 et de les transférer dans un endroit de stockage plus sûr au sol, mais, compte tenu des difficultés techniques de ce déplacement, cela ne pourra pas se faire avant deux ans.

Bilan des centrales nucléaires en activité :

Parmi les 54 réacteurs nucléaires du Japon, seuls les deux réacteurs de la centrale de « Oi » fonctionnent aujourd’hui. Mais on découvre des failles sismiques actives sous sept centrales.

Parmi les trois grands séismes prévus par les experts, l’un serait près de Hamaoka, le deuxième, au large du Pacifique Sud de Shikoku, et le troisième, sous la ville de Tokyo.

La situation des stockages des eaux contaminées :

Le stockage des eaux usées irradiées augmente chaque jour de 400 tonnes, TEPCO a récemment demandé aux autorités le droit d’en verser dans la mer. Devant la contestation violente des syndicats des pêcheurs, sa demande a été suspendue.

Les eaux contaminées déjà stockées représentent 220 000 tonnes. La construction de nouveaux réservoirs, pour une contenance globale de 700 000 tonnes est prévue en 2013, mais ils seront vite remplis, en deux ans environ.

Les installations en projet et les travaux en cours sont faits et programmés dans l’hypothèse où il n’y a pas d’autre séisme ni tsunami ou autres intempéries (tempête, typhon...).

Par conséquent, la crise n’est pas du tout finie ou maîtrisée, et même il faudrait dire que le plus mauvais scénario n’est pas à écarter.

Contamination marine de la baie du site Fukushima-Daiichi sur 2 km :

Ainamé : 510 000 Bq/kg, le 1er mars 2013 dans la baie de Fukushima-Daiichi.

Murasoï (genre Merlin) : 254 000 Bq/kg, le 18 janvier 2013.

Sole : 143 Bq/kg.

Limande : 420 Bq/kg.

Daurade : 153 Bq/kg.

Nouveau résultat de l’examen médical le 13 février 2013 :

Tchernobyl Fukushima
Moment de l’examen 5 à 7 ans après l’accident Un an et demi après l’accident
Norme de l’échographie 5mm 5mm
Nombre d’enfants examinés 55 054 38 114
Cancer de la thyroïde 4 3 plus 7 cas douteux
Diamètre des tumeurs 16 mm 15 mm

Comparaison des zones contaminées de Fukushima et de Tchernobyl :

Dans le cas de Tchernobyl, la zone à évacuer comprenait trois degrés de contamination, et surtout, la population vivant dans de la 3e zone, moins contaminée, 4-1 microSV/h, avait le droit de la quitter avec indemnisation, tandis qu’à Fukushima, l’évacuation indemnisée n’a concernée que deux zones de contamination.

La bataille pour obtenir le droit de se réfugier :

Le procès collectif en cours contre l’Etat et TEPCO, pour obtenir le droit de quitter les zones contaminées, est de la première importance pour la radioprotection et la santé de la population de Fukushima.

La délégation de parti prenant du procès avec Me Yanagihara et le maire de Futaba, M. Idokawa ont plaidé devant la commission des Droits de l’Homme de l’ONU à Genève le 30 octobre 2012.

La main-mise du lobby nucléaire international sur la préfecture de Fukushima.

Pourquoi l’AIEA s’installe-t-elle à Fukushima ? :

l’AIEA est le centre du lobby nucléaire international. Le noyaux de la galaxie pronucléaire.

Cette organisation, fondée en 1955 à l’initiative américaine en pleine guerre froide, après que le président américain de l’époque, Eisenhower, a prononcé son fameux discours , à l’Assemblée générale de l’ONU, en décembre 1953, avec toute la complicité des cinq pays membres du Conseil de sécurité, auxquels les Etats-Unis avaient voulu réserver le droit de produire et d’utiliser des têtes nucléaires, tout en encadrant, par cette AIEA, les autres pays limités qui à un usage civil du nucléaire.

Aujourd’hui, à Fukushima, l’AIEA veut tout gérer, y compris la question sanitaire, après l’expérience de Tchernobyl, malgré qu’elle n’a ni mandat ni compétence en matière sanitaire.

C’est l’AIEA, après avoir organisé, à la demande de la Russie, le « Projet Tchernobyl », en 1990-91, et le « Tchernobyl Forum », en 2003-5, qui a beaucoup sous-estimé le nombre de victimes, en collaboration avec l’OMS.

Officiellement, pour ces organisations internationales, il n’y a eu que 50 morts parmi les liquidateurs de Tchernobyl, et 4000 cas de cancers mortels.

C’est ce qu’affirme le Dr NAGATAKI Shigenobu, qui était le chef de la mission « Tchernobyl Forum », dans son rapport, ainsi que sur le site officiel du premier ministre japonais.

C’est l’AIEA, avec l’UNSCEAR et la CIPR, qui a organisé la minimisation des conséquences de Tchernobyl.

Étant donné que l’AIEA domine l’OMS, contrainte, par une convention avec l’AIEA WHO 12-40 de 1959, qui lui interdit de faire des recherches ou des enquêtes relatives à la radioprotection sans son accord, elle domine aussi toutes les questions relatives aux accidents nucléaires et gère en l’occurrence la question de la santé, et maintenant, à Fukushima.

La situation est par conséquent devenue beaucoup plus politique que scientifique, en témoignent les trois conventions que l’AIEA a signées, lors du congrès international interministériel à Kooriyama, en décembre 2012, avec la complicité de la préfecture de Fukushima, de l’université médicale de Fukushima et du ministère des Affaires étrangères japonais.

Trois conventions avec l’AIEA :

1) Coopération dans les domaines des mesures de radioactivité et de décontamination avec la préfecture de Fukushima.

2) Coopération dans le domaine de la santé avec l’université médical de Fukushima :

- A) Enquête de gestion médicale.

- B) Développement de savoir-faire et recherches.

- C) Renforcement de la communication.

- D) Soutien des experts et échanges d’informations.

3) Coopération pour la préparation et la mise en place des mesures à appliquer en cas d’urgence avec le ministère des Affaires étrangères japonais :

- A) Ravitaillement et stockage à la préfecture de Fukushima des matériels de mesures radioactives de l’AIEA.

- B) Formation des experts régionaux, nationaux et internationaux.

- C) Utilisation des matériels stockés à Fukushima en cas d’urgence nucléaire dans la zone d’Asie Pacifique.

Que signifient ces trois conventions ? :

1) Montrer et publier des mesures de radioactivité à la place des autorités japonaises ou avec la complicité du gouvernement japonais pour faire de la désinformation et mettre en scène des opérations de décontamination, comme si elle était possible.

2) L’AIEA, n’ayant ni mandat ni compétence sanitaire, s’occupe pourtant de l’ensemble de la question de la santé de la population japonaise. Cela veut dire exactement faire la même chose qu’à Tchernobyl, désinformation, minimisation, et en l’occurrence négation des conséquences.

3) Créer une base de secours au cas où il y aurait d’autres accidents majeurs dans la zone Asie Pacifique, afin de continuer à développer le nucléaire.

4) Très important ! : Filtrer les informations, par une clause spéciale (paragraphe 8) qui impose de garder le secret sur toutes informations considérées comme confidentielles par l’un ou l’autre des contractants. Cette clause ressemble parfaitement à la convention entre l’AIEA et l’OMS de 1959.

Coordinateur principal du lobby nucléaire international à Fukushima :

Jacques Lochard est le président du Centre d’étude sur l’évaluation de la protection dans le domaine nucléaire (CEPN), une association à but non-lucratif, qui ne comprend que quatre membres : EDF, CEA, Cogema=Areva et IRSN.

C’est une émanation du lobby nucléaire français.

M. Lochard est très actif au Japon où il fréquente assidûment Fukushima, depuis l’automne 2011, et il occupe le terrain sous la casquette de président de la 4e commission de la CIPR [2], avec son collègue de longue date du CEPN, Thierry Schneider. Ils ont notamment organisé le 4e séminaire, les 10 et 11novembre, à Fukushima, dans la ville de Daté, portant sur le « rétablissement de la vie dans les régions “influencées” à long terme par un accident nucléaire ».

Ce séminaire avait pour thème : « Dialogue pour l’éducation des enfants et des adolescents ». Le dernier séminaire (5e) vient de terminer à Daté les 2 et 3 mars. Le thème retenu : « le retour : y reviendra-t-on ou y restera-t-on ? » Avec les mêmes acteurs ...

Il tente de refaire à Fukushima le même genre de projet qu’ETHOS en Biélorussie, qui a été réalisé entre 1996 et 2001.

Cela n’est pas une nouveauté, ni d’actualité en France puisqu’on en a beaucoup parlé dans les année 2000 en France, mais je répète, pour les gens qui l’ont oublié, qu’ETHOS a reçu le soutien financier de la Commission Européenne et bénéficié de la participation d’organisations françaises et européennes, d’ONG et de laboratoires universitaires.

Ce projet se proposait d’améliorer la vie dans les zones contaminées à long terme. Il ne comprend pas de volet médical à proprement parler. La mise en place d’ETHOS s’est accompagnée de la suppression de la quasi-totalité des 370 centres locaux de mesures créés par le Professeur Vassili Nesterenko, fondateur de l’Institut BELRAD, lesquels constituaient un pilier du système de protection des enfants, conçu d’après les résultats des travaux sur la toxicité du césium 137 menés sous la conduite du Pr Bandazhevsky, ex-directeur de l’Institut médical de Gomel.

Le lobby nucléaire a réussi ces opérations, et ETHOS est devenu la référence européenne. Mais les enfants sont de plus en plus malades !

Au Japon, le lobby nucléaire a commencé, avec la CIPR, à faire une série de séminaires avec les habitants, depuis le mois de novembre 2011. Comme vous le savez, la CIPR est une association fondée en 1950. Elle coopte ses membres, parmi lesquels on trouve 18 Japonais, dont le Professeur Shunichi YAMASHITA, qui a participé, entre 2003 et 2005, aux travaux du “Chernobyl Forum”, dont le rapport ne retient que les morts du mal aigu des rayons et les cancers de la thyroïde comme conséquences sanitaires du désastre de Tchernobyl. Il faut noter qu’il y a d’autres pathologies aussi graves que les maladies de cancers qui ne sont pas considérées importantes, ni par l’AIEA, ni par l’OMS.

Situation politique avec le gouvernement Abé, pronucléaire :

La défaite cuisante de la gauche et des écologistes aux élections législatives de décembre 2012.

Pourquoi ?

Le Parti libéral-démocrate, Jimin-to, traditionnel parti politique conservateur, a réussi à remonter sur le devant de la scène après trois ans d’absence à la tête du gouvernement, en profitant de l’impopularité due à sa mauvaise gestion de l’accident de Fukushima-Daiichi du gouvernement Kan, c’est-à dire le parti démocrate, Minshu-tô, mais c’est Jimin-to justement qui avait mené la politique nucléaire du Japon depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Ce parti a réussi à faire passer le message que l’enjeu politique n’est plus l’accident de Fukushima mais la crise économique et les tensions territoriales avec la Chine et la Corée du Sud ou avec la Russie.

Son double langage, pendant la campagne des législatives, a consisté à dire, d’une part, dans la préfecture de Fukushima, par la voix de la branche locale du parti, « Non au nucléaire », comme si c’était une évidence absolue d’arrêter le nucléaire, et d’autre part, sur la scène national, de mettre en avant la crise économique et les conflits territoriaux.

Ces discours officiels ont été très largement médiatisés par les télévisions et les quotidiens nationaux. Par ailleurs, le système actuel de circonscription électorale n’est pas équitable.

Bien que Jimin-to n’ait obtenu que 43 % des voix, il comptabilise 75 % des sièges de la Chambre basse. Il y a eu aussi une fraude concernant les délais d’ouverture des lieux de vote qui ont fermé leurs portes avant l’heure officielle.

Dans une atmosphère de crise économique après le désastre et sous la désinformation et la minimisation de la question de la contamination radioactive, Jimin-to a donné la priorité à la reconstruction des zones sinistrées du nord-est du Japon et à des projets de croissance économique.

Certes, beaucoup de Japonais, n’ayant pas été touchés par la catastrophe, et surtout la majorité de la population de Tokyo, préfèrent se taire concernant la contamination radioactive, voire la catastrophe dans son ensemble. On constate une sorte de résignation ou de repli sur soi. De surcroît, les conflits territoriaux avec les Chinois et les Coréens du Sud ont provoqué un regain de nationalisme populaire, leitmotiv de la droite japonaise depuis plus de 13 ans, notamment depuis l’affaire des « Femmes de réconfort ».

Cette tension a été créée par les Japonais, surtout par l’ex-maire de Tokyo Ishihara qui a voulu municipaliser, voire nationaliser l’archipel Senkaku, objet du conflit avec la Chine. Ce phénomène n’est pas sans lien politique avec les arrestations arbitraires de sept militants antinucléaires d’Osaka et la perquisition des locaux de l’association pour le soutien des victimes des « Femmes de réconfort » d’Osaka.

Les sept militants sont farouchement opposés au traitement des débris irradiés de Fukushima à Osaka. Ils ont été ciblés et arrêtés par la police pendant leur petite campagne d’information sur ce thème dans une gare d’Osaka. (Il y a encore cinq membres retenus en prison.)

L’accident de Fukushima est aujourd’hui dans les mains de dirigeants politiques ultra-nationalistes qui voudraient continuer à développer le nucléaire.

Kolin Kobayashi

Voir en ligne : EchoEchanges <言霊の交換>

Notes

[1]Le discours prononcé lors de la conférence à Agen, le 4 mars, et à Paris le 9 mars 2013 avec deux dernières parties。Il est légèrement modifié pour ce blog.

[2]Les frais de voyages au Japon des membres de la CIPR sont payés par la Fédération des compagnies d’électricités du Japon.

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