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Joli nom pour projet laid

Une histoire peu glorieuse du Commissariat à l’Energie Atomique (CEA)

mardi 30 novembre 2010, par Pierre PEGUIN

A propos du projet « Astrid » de construction d’un réacteur à neutrons rapides à MARCOULE (Gard).

Le site nucléaire de Marcoule (Gard) est chargé de la construction d’Astrid, prototype de ce qu’il est convenu d’appeler un « réacteur de 4e génération ». Pourquoi Marcoule ? Parce que ce site est propriété du CEA, et que le projet Astrid n’est que le prolongement de la filière à neutrons rapides que le CEA tente de développer depuis un demi-siècle.

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Le site nucléaire de Marcoule (Gard) qui doit recevoir le projet Astrid
Le site de Marcoule est la propriété du CEA.

Cette filière est considérée comme « française », contrairement à celle des réacteurs à eau sous pression choisie par EDF et qui est d’origine américaine, même si d’autres puissances nucléaires s’y intéressent également. C’est effectivement en France que le projet de surgénérateur a été poussé le plus loin avec tout d’abord le réacteur pilote Rapsodie (40 MW), expérimenté à Cadarache de 67 à 83, puis avec Phénix (250MW, Marcoule) depuis 1973 et arrêté (enfin) en 2009, et finalement l’apogée, le « prototype industriel » Superphenix (1200MW) à Creys-Malville près de Morestel (Isère), mis en service en 85 et actuellement en cours de démantèlement.

La gestion de cette filière est tellement difficile, toujours en limite de la technologie, que son histoire n’est pas glorieuse. Ainsi le démantèlement de Rapsodie a donné lieu à un accident mortel dans une cuve de sodium. En ce qui concerne Phenix, sa construction et son fonctionnement sont émaillés de multiples pannes et arrêts au cours de sa longue vie. Quant à Superphenix (1), on se souvient de la dramatique manifestation de 76 au cours de laquelle les forces de l’ordre ont tué un manifestant (Vital Michalon) et blessé de nombreux autres : il fallait casser la contestation nucléaire pour raison d’État. Le démantèlement de Superphénix, en cours, après un fonctionnement chaotique et très couteux, cause d’énormes problèmes : en particulier, que faire de 5000 tonnes de sodium contaminé ? L’essentiel des coûts faramineux de cette filière est assuré par l’État, via le CEA. Pourquoi cette obstination ? Pour le lobby nucléaire, l’attrait de cette technologie est liée à l’utilisation du plutonium et de l’uranium 238 dit « appauvri » dont on dispose de stocks importants du fait du retraitement à la Hague. De plus, il peut régénérer du plutonium en fonctionnement (l’uranium 238, dit « fertile », peut générer du plutonium sous bombardement neutronique), d’où l’appellation de « surgénérateur », à condition bien sûr de l’extraire du combustible « usé »... ce qui sera alors source de nouveaux et graves problèmes. On voit alors que c’est la justification à postériori du « retraitement » effectué à la Hague dans des conditions de pollution radioactive et de risques considérables, outre bien sûr la nécessite d’alimenter le nucléaire militaire.

C’est alors l’eldorado du nucléaire « auto entretenu », devenant indépendant de minerai importé. Le rêve que certains n’hésite pas à prétendre « renouvelable ». Sauf que la gestion du fonctionnement, des déchets et du démantèlement du solaire, de l’éolien, du biogaz, est infiniment moins problématique que celle de tels réacteurs.

Sauf aussi que le plutonium - la pire « saloperie » élaborée par l’industrie humaine - ne se gère pas si facilement que ça, que pour pouvoir travailler aux températures élevées de fonctionnement d’un tel réacteur, on ne peut pas utiliser de l’eau bouillante mais un métal fondu - actuellement le sodium... qui s’enflamme spontanément au contact de l’eau ou de l’air ! Sauf enfin que tout cela exige une qualité des matériaux, des soudures, des inox, des processus, tellement exigeante que cela n’a pas vraiment fonctionné, et restera probablement un leurre dans les limites des contraintes économiques. Sans parler de la gestion des combustibles usés et des déchets, éternel talon d’Achille du nucléaire, et du risque accru de catastrophe ou d’attentat.

Les nucléocrates ont même essayé d’imposer l’idée que de tels équipements pouvaient servir à « incinérer » les déchets nucléaires les plus dangereux, comme si on pouvait incinérer des atomes. Il s’agit en fait de les désintégrer sous bombardement, en noyaux à période plus courte, mais on imagine les déchets générés par toutes ces opérations, et le coût prohibitif. Encore un faux espoir.

Ainsi depuis la création du CEA en 1946, la surgénération est l’un des mythes de l’industrie nucléaire, comme la neutralisation des déchets en les enfouissant ou en les transformant, comme la fusion qui veut reproduire le soleil sur terre, etc. Ces mythes obtiennent depuis 70 ans en France une manne pécuniaire gigantesque, sans limites, prélevée sur les impôts et le travail des français, non répercutée dans le prix du Kwh vendu par EDF, masquant ainsi le vrai coût de la filière nucléaire. Et parmi ces mythes, le plus dangereux pour l’humanité est celui qui concerne justement l’utilisation du plutonium dans les réacteurs à neutrons rapides, dont Astrid doit être le prochain avatar.

Pierre Péguin, novembre 2010.

(1) Dans le cadre d’un groupe GSIEN (Groupe de scientifiques pour l’information sur l’énergie nucléaire) grenoblois, nous avions rédigé un ouvrage technique fouillé sur Superphénix, « Plutonium sur Rhône », ouvrage introuvable maintenant.

Rappel :

Accord Areva/CEA sur le futur réacteur nucléaire Astrid Reuters - 9 novembre 2010 - Areva et le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) ont annoncé mardi la signature d’un accord pour les premières études de conception du projet de prototype de réacteur nucléaire de quatrième génération Astrid. Le spécialiste du nucléaire et le CEA ont ajouté dans un communiqué commun que cette phase permettrait au gouvernement français de lancer ou non la construction de ce démonstrateur, pour lequel une décision politique est attendue en 2017. Astrid fonctionnera avec un cœur à neutrons rapides refroidi au sodium, une technologie dont on attend notamment qu’elle permette un recyclage approfondi des matières nucléaires. Aujourd’hui, les réacteurs à eau sous pression produisent un plutonium qui peut être réutilisé une fois en combustible mixte (Mox). Mais une fois brûlé, le plutonium encore contenu dans le Mox n’est plus techniquement réutilisable car sa composition chimique a changé. En revanche, les réacteurs à neutrons rapides peuvent utiliser toutes sortes de plutonium, et donc théoriquement recycler cet élément sans limites. Areva et le CEA précisent que de tels réacteurs pourraient être mis en service de façon commerciale vers 2050, venant compléter les parcs de réacteurs à eau légère comme l’EPR d’Areva.

Voir en ligne : OBSERVATOIRE du NUCLEAIRE

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