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Eulalie au Japon

L’invisible ennemi

dimanche 14 octobre 2012, par Eulalie Green

Voici le récit autobiographique de Eulalie Green, une jeune française amoureuse du Japon qui a compris l’aspect vital de l’arrêt immédiat, définitif et inconditionnel de toutes les installations nucléaires.

Le Réseau Zéro Nucléaire la remercie pour cet intéressant et gracieux partage.

Le Japon, après 10 ans d'attente et un accident nucléaire

27 Juillet …

Ca y est. Je suis au Japon. L’avion survole la petite île et je découvre enfin, pour la première fois, de mes propres yeux, ces magnifiques paysages dont je rêve depuis bientôt dix ans …

Je suis évidemment très émue par la beauté de tout ce qui s’offre à mes yeux, mais c’est en arrivant vers l’aéroport que j’ai versé mes premières larmes, en voyant ce message :

頑張れ日本 Ganbare Nihon. « Courage, Japon »

Après le 11 Mars 2011, on n’a cessé de les encourager. Ils ont reçu des messages du monde entier leur disant qu’on pensait à eux. Qu’il fallait tenir bon. Mais à quoi cela sert-il finalement ? Est-ce que ces mots vont les rendre plus résistants aux radiations ? Non… C’est trop tard. Il n’y a plus rien à faire maintenant que la contamination est là… En construisant des centrales nucléaires, l’homme a tout simplement créé une arme incontrôlable. Il a voulu défier les lois de la nature et il a ainsi donné naissance à une puissance incroyablement effroyable. Alors certes il faut encore se mobiliser sans relâche jusqu’à ce que l’on ferme définitivement toutes ces horribles centrales, mais ça n’empêchera pas cet incessant nuage radioactif de se propager et de semer les radionucléides de la mort partout où il ira.

Certains disent que les Japonais ont déjà oublié ou refusent de voir la réalité. Et c’est en effet l’impression que j’ai eu à certains moments, comme lorsqu’au restaurant j’étais la seule à regarder mon plat d’un air inquiet en doutant de ce que j’allais avaler ... Mais c’est faux, bien évidement. Comment oublier qu’un poison rôde sans cesse autour de nous, dans la pluie, sur le sol, à l’intérieur de nos aliments… ? Dans la préfecture de Fukushima, les enfants n’ont plus le droit de sortir jouer dehors parce que c’est devenu dangereux. Ils passent sans cesse des examens de contrôle, et 40% eux ont aujourd’hui des ganglions anormaux qui ne présagent rien de bon. Alors non, les Japonais n’oublient pas. Mais le fait est qu’on y peut rien, tout simplement… le mal est fait et il ne reste plus qu’à l’accepter.

Au Japon les catastrophes naturelles sont si fréquentes que le peuple a très vite appris à vivre avec l’instabilité et l’impermanence des choses, mujô 無常… Accepter les aléas de la nature et savoir passer outre est l’une des plus grandes particularités de la culture japonaise. Mais seulement voilà, cette catastrophe là n’a rien de naturelle. Ce n’est rien d’autre qu’une horrible et irréparable erreur humaine.

Pour moi aussi, le triple accident du 11 Mars 2011 a été un véritable choc. Je n’avais encore jamais posé un pied au Japon mais je l’admirais déjà tellement. Et depuis si longtemps. Ce jour là, tous mes rêves et toutes les envies que j’avais se sont envolées. Le Japon, qui était une passion, est devenu un combat antinucléaire dans lequel je me suis lancée avec la plus grande ferveur. J’ai commencé à manifester activement et faire différents dons depuis la France. Je me suis renseigné le plus possible, j’ai partagé ce que je savais et signé des pétitions. Mais j’étais mal à l’aise d’être aussi loin, « en sécurité », et de ne pas pouvoir agir plus concrètement. J’avais envie avec eux, et de les soutenir vraiment. C’est pourquoi le 29 Juillet 2012, étant enfin sur place pour les accompagner, c’est sans hésiter que j’ai participé à l’une des plus grandes manifestations qui a eu lieu à Tokyo.




Nous étions plus de 200 000 et nous chantions tous ensemble pour l’arrêt immédiat et définitif de toutes les centrales. Tout le monde scandait que la vie est ce qu’il a de plus important, et qu’il faut absolument protéger les enfants …

Un moment incroyablement émouvant. Nous avons marché ainsi jusqu’à la nuit tombante, puis nous nous sommes assis autour du parlement où nous avons allumé des bougies pour continuer à chanter en cœur. Je n’avais jamais assisté à un rassemblement aussi important et aussi beau que celui-ci. En voyant tous ces gens manifester ainsi, de façon aussi solidaire, et en gardant toujours le sourire malgré la colère et la souffrance intérieure, j’ai eu la réelle sensation que les choses pouvaient enfin changer. Cela se fera peut-être lentement, et il faudra encore de nombreuse manifestations comme celle-ci, mais cela finira par se faire et je veux croire que le Japon deviendra ainsi un nouveau modèle pour nous tous. Le modèle d’une société plus respectueuse de la terre, des êtres vivants, et donc de la vie, tout simplement …

A vrai dire je m’étais toujours un peu intéressé à la protection de l’environnement. J’ai toujours eu envie de protéger cette planète à laquelle je pense nous devons tout. Et c’est d’ailleurs pour cet amour de la nature que j’aime tant le Japon. Parce que la religion qui domine là-bas ne vénère pas un seul et unique être surpuissant, mais honore et respecte la nature et les dieux de la nature au quotidien, jusque dans les choses qui peuvent paraitre les plus insignifiantes.

Ainsi au Japon on ne dit pas « Bon appétit » mais Itadakimasu, « je reçois ». Et plutôt que de souhaiter à l’autre qu’il n’y ait pas de poison dans son assiette – cela peut paraitre ironique mais c’est bien là l’origine de l’expression « bon appétit » – on remercie ainsi tout ce qui a permit la composition de notre repas… Du cuisinier jusqu’aux petits grains de riz que l’on mangera jusqu’au dernier. Ainsi que la terre dans laquelle ils ont poussés. N’est-ce pas magnifique de respecter ainsi la vie ? Il est tellement dommage que nous n’ayons pas tous cette attention à chaque fois que nous mangeons …

Bien sûr, à cette époque de surproduction, surconsommation et surgaspillage dans laquelle nous vivons actuellement, les jeunes générations ont vite oublié la signification de ce mot qui veut tant dire. Mais heureusement il existe encore quelques endroits où l’on continue à respecter la terre et où l’on mange les bons produits qu’elle nous offre en pleine conscience. C’est par exemple le cas de la petite ferme de Shimosato 霜里, dans laquelle je me suis rendue dès le 30 Juillet pour un stage d’un mois et demi.

La ferme de Shimosato, préfecture de Saitama, Ogawamachi.

Monsieur et Madame Kaneko y cultivent 3 hectares de fruits et légumes, puis trois autres hectares, un peu plus loin, qui sont réservés à la culture du riz, du blé et du soja. Ils réutilisent aussi leurs propres semences ; leurs vaches, leurs poules et leurs canards sont entièrement nourris avec les produits de la ferme ; et en plus du marché « bio » qui a lieu tous les dimanches, ainsi que des deux petits magasins dans lesquelles ils vendent leurs légumes fraichement récoltés chaque matin, ils livrent également - avec une petite camionnette qui roule à l’huile de friture recyclée - des paniers entiers de fruits et légumes à une trentaine de familles qui vivent dans les alentours.

Au Japon, ce système de circuit direct entre producteurs et consommateurs s’appelle « Sanshô teikei », soit « Coopération entre producteurs et consommateurs ».

Il a été créé dans les années 1960, et c’est grâce à lui que s’est petit à petit répandue l’agriculture biologique, ou plutôt l’agroécologie, dans tout l’archipel. Je dis agroécologie car, comme le suppose déjà le nom de ce mouvement, il ne s’agit pas d’un simple modèle agricole mais de toute une philosophie de vie qui s’avère plus respectueuse du vivant, soit de la nature et de tous ce qui la peuple. Les liens qui se créaient entre producteurs et consommateurs sont toujours très forts, et certains viennent parfois même aider volontairement dans les champs.

Bien sûr, monsieur Kaneko a beaucoup travaillé pour en arriver là. Notamment parce qu’il a commencé l’agriculture biologique sans aucune aide, et dans un milieu où les épandages aériens de pesticides étaient très fréquents. Mais grâce à sa persévérance et son amour de la terre, son succès a finalement vite fait de lui l’un des pionniers du Teikei.

Si bien que tous ses voisins, qui le considérait au début comme un marginal, ont finit par prendre exemple sur lui pour se tourner eux-aussi vers l’agriculture biologique. Les épandages de pesticides ont donc été arrêtés, Ogawa est devenue l’une des villes du Japon où l’on trouve le plus de producteurs « bio », et grâce à cela, les nombreux insectes, reptiles et oiseaux qui avaient disparus sont finalement petit à petit revenus dans les environs. Kaneko avait donc enfin réussi à atteindre ses objectifs : devenir indépendant et redonner vie à la terre qu’il avait vu mourir au début des années 60.

Il a alors commencé à écrire des livres sur son expérience et ses techniques, puis à héberger quelques stagiaires le temps de leur enseigner le nécessaire. Ces derniers sont bien évidemment nourris et logés, mais ils sont même considérés comme des membres à part entière de la famille, à qui l’on paye sorties, des livres, et même des vacances. Et puis tout est tellement agréable là-bas. Quel plaisir plus grand que celui de côtoyer et cultiver la vie au plus près de ce qu’elle est ? De pouvoir respirer l’air pur de la campagne et de rencontrer chaque matin tous les petits êtres vivants qui s’agitent avec nous lors des récoltes ? De semer, planter puis protéger ce qui va ensuite servir à nourrir des familles ?

Alors oui, il faut se lever tôt, en même temps que le soleil et le champ des oiseaux. Oui, c’est physique, comme tout travail agricole. Et c’est vrai, en tant que stagiaire, nous ne touchons aucun salaire si nous considérons que le salaire équivaut à une somme d’argent perçue tous les mois. Mais l’expérience que j’ai fais là-bas m’a apportée tellement plus que de simples billets dont je n’aurais pas su quoi faire. Et les stagiaires qui viennent passer un an ici sont eux aussi très reconnaissants de pouvoir apprendre ainsi tous ce que leur enseigne monsieur Kaneko au fil des saisons.

Car en effet, le but de ce dernier n’est pas tant de produire énormément, mais plutôt de restaurer l’environnement de la région dans laquelle il vit, de recréer des liens humains entre producteurs et consommateurs, et surtout de former le plus de gens possible à cette agriculture qui est plus respectueuse du vivant. Ainsi les stagiaires sont généralement accueillis par groupes de 3 ou 4 pour une durée d’un an, et les liens qu’ils créaient ici - entre eux mais aussi avec les Kaneko - sont si forts qu’ils continuent tous à se côtoyer et s’entraider régulièrement après avoir commencé leur propre exploitation ailleurs, ou bien à enseigner tout ce qu’ils on appris ici à d’autres.

D’ailleurs c’est peut-être ça la grande différence avec la France. L’entraide...

Tout le monde, ici, est près à venir en aide aux autres, sans rien demander en retour. Car l’humain ne peut pas vivre seul, c’est évident. C’est en s’unissant et en s’entraidant qu’on avance. Mais malheureusement, dans notre monde actuel, nous en sommes rendus à payer les autres pour leurs services, souvent sans même avoir un contact direct avec eux …

Alors j’imagine très bien ce que certains peuvent penser en apprenant que monsieur Kaneko travaille avec des stagiaires… Mais la culture Japonaise est très différente. Et à cause de la géographie du pays, les fermes sont toujours toutes très petites. Il n’y a pas de très grandes exploitations comme on peut en voir en France, mais plutôt plein de petits producteurs qui sont réunis en de grandes coopératives agricoles au sein desquelles ils se réunissent régulièrement pour échanger.

Puis comme je l’ai déjà expliqué, sa ferme est avant tout une ferme « éducative », dont le but principal est de former le plus grand nombre de gens à l’agriculture biologique. Car il n’a pas eu la chance d’avoir des enfants, mais tous les ans il forme ainsi de nouveaux successeurs pour un milieu dans lequel il en manque terriblement. Et d’ailleurs, en ce qui concerne l’argent qu’il touche de sa production, il s’en sert principalement pour l’association dont il est président, la Zenkôku Yûki nôgyô suishin kyôgikai 全国有機農業推進協議会, soit l’association nationale pour la promotion de l’agriculture biologique.

Puis il y a également un employé, monsieur Ishikawa, qui touche donc un salaire et qui vit même dans une maison qu’ils ont construite ensemble juste à côté de la ferme. Alors maintenant, à la question « peut-on transposer ce modèle en France ? », je répondrais que je ne vois pas en quoi cela serait impossible …

Avec les différences que j’ai citées plus haut, vous aurez sans doute compris que les fermes Japonaises sont en majeur partie de petites fermes familiales, ou bien avec peu de personnel, et qui ne font pas plus de deux hectares en moyenne pour être plus exacte. Ainsi, plutôt que de grandes exploitations avec de nombreux employés – qui reçoivent de l’argent parce qu’ils doivent à côté pouvoir se payer un logement, se nourrir, puis nourrir et éduquer leurs enfants… – on ne trouve donc ici que de petits terrains qui sont ensuite reliés par différents réseaux régionaux et nationaux. Cela fait partie des particularités propres au Japon. Mais sans entrer dans les détails, si on met cette organisation des agriculteurs de côté, le fond du problème et la réponse à la question « peut-on nourrir les gens ? » restent les mêmes : avec les différents exemples qui nous sont montrés dans le dernier film de Marie-Monique Robin, nous avons la preuve que l’agriculture biologique n’est pas seulement plus respectueuse de l’environnement et de la santé de tous, mais qu’elle permet aussi de restaurer la vie des sols que nous avons détruis, et ainsi produire de nombreux fruits, légumes et céréales sans aucun pesticides ni engrais chimique – ce qui dérange bien les grandes compagnies comme Monsanto.

Pour finir je dirais que si l’on se met tous au bio et que l’on encourage les jeunes à se lancer en les aidant, je suis persuadée que c’est possible. J’ai 21 ans et je parle au nom de ma génération : nous sommes nombreux à contester le modèle actuel et à vouloir agir concrètement pour faire changer les choses. Et personnellement, pour avoir passé deux mois cet été dans la ferme de Mr Kaneko, je peux vous assurer que c’est un vrai bonheur que de se lever tous les matins dans cette belle campagne et de prendre soin avec lui de cette terre vivante et fertile qui nourrit de nombreuses familles.

Jamais je ne me suis sentie aussi bien que dans cet environnement, et j’en ressors déterminée à faire tout mon possible pour que le monde paysan – à qui l’on doit tous la vie – ne soit plus aussi méprisé qu’il l’est et reçoive enfin tout le respect qu’il mérite.

Arrivée à Shimosato et première journée de travail à la ferme

Le jour de mon arrivée, j’ai eu la chance de rencontrer Mr Ura, qui a travaillé pendant longtemps dans une entreprise française et qui maitrise donc parfaitement la langue. Je n’étais au Japon que depuis 3 jours et cela m’a beaucoup aidé de pouvoir communiquer un peu dans ma langue natale. Mr Ura s’est présenté vite fait, a insisté sur le fait qu’il fallait du courage et de la force physique pour travailler ici, puis j’ai ensuite fait connaissance avec tous les résidents de la ferme. Mr et Mme Kaneko bien sure, à qui j’ai offert une bouteille de vin rouge pour les remercier de m’accueillir, Mr Ishikawa et sa femme Shigusa, qui habitent juste en face et travaillent également sur l’exploitation, et enfin les 4 stagiaires qui sont là depuis un an : Makoto, Saotome, Kôji et Akira.

Mr Ura, lui, n’était là que pour la journée du lundi. Je me suis donc vite mise à parler uniquement en japonais et je n’ai pratiquement jamais réutilisé le français jusqu’au jour de mon retour. A vrai dire, les seuls occasions que j’avais se présentaient lorsque je téléphonais à ma famille en France, ou bien quand l’un des stagiaires avec qui je travaillais me demandait de lui enseigner quelques mots. Ainsi j’ai très vite progressé et cela m’a rassuré de voir que tout les mots de vocabulaire que j’avais appris jusqu’ici me revenaient aussi facilement. J’avais beaucoup étudié l’écriture et la lecture à l’université - et mes notes pouvaient laisser penser que j’avais un très bon niveau -mais en réalité j’avais encore beaucoup de mal à m’exprimer à l’oral avant de partir. Ce fut donc un réel soulagement de pouvoir enfin m’exprimer dans cette langue que j’étudie depuis plus de 4 ans. Même si je dois avouer qu’il y a encore certains moments où je me sens complètement perdue !

La petite ferme de Shimosato se trouve dans la ville d’Ogawa, préfecture de Saitama. C’est une très belle région, les paysages sont magnifiques et nous étions entourés superbes montagnes et forêts abondantes… Quel plaisir de se lever tout les matins dans une si belle nature, avec le chant des criquets et des poules qui sont juste à côté. Les trois jours que j’avais passé à Tôkyô m’avait bien plu, mais c’est sans conteste la nature Japonaise qui me fascine le plus. En voyant ces montagnes j’avais l’impression de me retrouver dans l’un de ces films d’animation du célèbre Hayao Miyazaki. Un de ces films qui fait l’éloge de la nature et des dieux du Japon… J’en ai eu plusieurs fois les larmes aux yeux, surtout lorsque je pouvais écouter en même temps les superbes compositions de Joe Hisaishi.




Dès le lendemain de mon arrivée, je me suis mise à travailler au même rythme que les stagiaires. Je me levais donc tout les jours à 5h, en même temps que le soleil, et je travaillais avec eux jusqu’à 18h30. Nous commencions d’abord par nourrir les poules et les cinq vaches qui vivent avec nous – avec des produits issus de la ferme bien sure - puis nous passions ensuite aux nombreuses récoltes jusqu’à 7h30, heure du petit-déjeuner. Un petit déjeuner qui est d’ailleurs bien copieux puisqu’il s’agit d’un véritable repas, avec un bol de riz, une soupe miso, un peu de viande ou de poisson, et surtout plein de bons légumes de la ferme. Chaque jour c’est un stagiaire différent qui s’occupe de faire la cuisine, et je dois dire que c’était vraiment délicieux !

Nous avions ensuite un petit temps de repos pour vérifier nos mail, nous brosser les dents et faire un brin de toilette, puis nous retournions travailler jusqu’à 10h, le temps de finir les récoltes et de préparer les différents paniers de légumes à livrer. A chaque jour correspond une famille, et à chaque famille correspond un panier différent. Ces derniers allaient de 10 à 25€ et on les remplissait autant que nous le pouvions avec tout ce que nous avions récolté. Autant dire qu’ils sont bien garnit en été, puisque c’est la saison la plus riche. Le reste allait ensuite dans un carton réservé aux magasins Katakuri et Tamagata, non loin de la ferme, puis c’est uniquement avec le surplus que nous faisions la cuisine et mangions nos repas. Un surplus parfois si important que Madame Kaneko ne cessait d’offrir des légumes tout les jours aux gens qu’elle connait !




Nous retournions donc à la soigneuse préparation de nos paniers, puis à 10h, Shigusa-san sonnait la cloche en nous annonçant que c’était l’heure du thé, « Ocha desu ! » Mais en fait c’était plutôt l’heure du lait et des sucreries… tous les jours nous avions tous droit à un petit en-cas accompagné d’une tasse du très bon lait de Kaguya…






Monsieur Kaneko adore ses vaches et elles sont toujours très choyées ici… Il faut dire aussi que c’est un peu grâce à elles que tout à commencé… Son père disposait autrefois d’un élevage de vache laitière, et il s’est aperçu que la modernisation de l’agriculture était très néfaste pour ces dernières… Ne mangeant pratiquement plus d’herbe mais uniquement des granulés importés des Etats-Unis, leurs sept estomacs ont finis par se vider des nombreuses bactéries qui sont nécessaires à la digestion, et la production de lait a considérablement chutée avec les maladies…

Monsieur Kaneko, qui finissait alors tout juste ses études agricoles, a commencé à se poser des questions et faire des recherches sur la qualité de l’agriculture moderne et de l’alimentation. Il s’est aperçus que le lait qui était transformé et vendu en supermarché n’avait aucun gout par rapport à celui qu’il pouvait boire directement chez lui. Puis il a aussi pu constater que l’utilisation de pesticides et d’engrais chimiques avaient le même effet sur le sol que les granulés sur les vaches. Ils le vidaient de tous ses micro-organismes et finissaient par le tuer à petit feu, faisant ainsi de lui un amas de poussière morte nécessitant sans cesse plus de produits chimiques pour continuer à produire…

C’est ainsi qu’il a décidé de produire d’une manière différente et plus respectueuse de la nature. Et même si sa production de lait est moins conséquente parce qu’il ne dispose que de 5 vaches, ou même si ces céréales mettent un peu plus de temps à pousser qu’en agriculture conventionnelle, la qualité est incontestablement meilleure - aussi bien au niveau gustatif que nutritif - et il n’y a rien de plus plaisant que de boire ou manger des produits qui ont été cultivés avec autant de soin et de respect. Puis après l’heure du thé venait la récolte des œufs et la livraison des paniers…




La première fois j’y suis allée avec Madame Kaneko, qui connait très bien tous ses « clients » et entretiens même avec certains de véritables relations amicales. Sur le chemin elle m’explique la plupart sont là depuis très longtemps et que d’autres abandonnent malheureusement très vite à cause des contraintes que représentent le Teikei. Car en effet, ici, on ne choisit ni le nombre de légumes ni la forme qu’ils ont. On accepte simplement ce que nous donne la saison. Ceci peut être embêtant, mais c’est bien la façon de se nourrir la plus naturelle, la plus saine et la plus respectueuse de l’environnement. Puis cela permet également de soutenir les petits paysans de la région, en achetant leurs légumes fraichement cueillis plutôt que ceux du supermarchés qui viennent parfois de très loin et dont on ne connait rien.

Bref. Le temps d’aller livrer tous les paniers, de passer chercher l’okara (L’okara est une fine pellicule de soja qui se forme lors de fabrication du tôfu. Mr Kaneko le récupérait afin d’en faire l’un des nombreux aliments qui constituent la nourriture qu’il donne à ses poules), chez le fabricant de tôfu – car monsieur Kaneko dispose aussi de sa propre marque de Tôfu et de sake - , puis d’interviewer quelques consommateurs et un ancien stagiaire de la ferme qui vient de commencer sa propre exploitation, il était déjà 12h30 quand nous sommes rentrées à la ferme. Nous nous sommes donc mises à table avec tout le monde, puis après une petite sieste, nous sommes tous ressortis dans les champs à 14h pour attaquer les divers nôsagyô 農作業ou « travaux agricoles ».

Cette fois il s’agit alors préparer des semis, de pailler le sol avec les hautes herbes que nous avions retirées autour des rizières, de mettre de l’engrais naturel au pied des récoltes, ou encore de retirer les adventices à la mains dans les champs où nous venions de planter des légumes. Il fait très chaud mais tout est toujours fais dans la bonne humeur, avec beaucoup de soin, et nous en profitons aussi pour discuter de sujets divers, parfois concernant notre vision de l’agriculture ou de la vie, puis d’autres fois en dérivant sur des sujets plus amusants.




Nous travaillions ainsi jusqu’à 17h30, puis nous nourrissions une dernière fois l’ensemble des animaux de la ferme avant de rentrer manger et passer la soirée à discuter ensemble. Il n’est pas rare que des invités se soit aussi joint à nous lors des repas, et nous avons également été invités plusieurs fois. Les relations qui unissent producteurs et consommateurs de produits biologiques sont incroyablement fortes et humaines. Ici on ne parle jamais d’argent, les gens se font de nombreux cadeaux, et chacun est toujours prêt à aider l’autre sans rien demander en retour.



Bref, le peu de temps que j’ai passé à Shimosato a donc été très enrichissant pour moi. Autant que le plan personnel que pour la rédaction de mon mémoire. Monsieur Kaneko et sa femme m’ont permis de rencontrer des personnes très importantes, comme des membres de l’assemblée ou encore d’autres pionniers de l’agriculture biologique avec qui ils avaient manifesté contre le nucléaire. Puis j’ai aussi pu assister à de nombreuses réunions, des festivals, et même une rencontre organisée par le Seikatsu Club avec des enfants de Fukushima. Ainsi je reviens en France avec de nombreuses idées, de nombreux livres à lire, et surtout beaucoup de très bons souvenirs. Jamais je ne me suis sentie aussi bien que dans cet environnement et j’en ressors plus déterminée que jamais à battre aux côtés des Japonais, contre le nucléaire et pour la promotion de l’agriculture biologique.

Eulalie Green

Voir en ligne : Shimosato farm

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